Entreprendre

Êtes-vous un entrepreneur aux mains sales ?

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James Altucher
Ecrit par James Altucher

L’homme était dans mon bureau et pleurait. Il passait un entretien pour devenir directeur des ventes au sein de ma société, où nous faisions des sites Internet pour des entreprises de divertissement.

Mais cela n’a pas tourné comme il l’avait prévu. Il était entré confiant. Il n’avait aucune raison de stresser et la pièce était imprégnée des bonnes ondes de notre succès. « Pourquoi ne dirigez-vous plus [nom du magazine dédié à la culture du hip-hop fondé par une star bien connue du rap dont le nom commence par P] ?

— « On s’est développé rapidement et soudain P n’a plus payé les factures, répondit celui qui visait le poste de directeur des ventes. J’adorais ce magazine. Je pensais faire ça le restant de mes jours.« 

Il me regardait. Je ne disais rien. Je pensais qu’il allait poursuivre son récit.

C’est à ce moment-là qu’il s’est mis à pleurer. Son regard était dirigé vers le sol et il s’essuyait les yeux.

« Je suis désolé, dit-il. Je voulais vraiment continuer ce magazine.« 

Je ne pouvais pas l’engager.

Pas parce que je pense que pleurer c’est réservé aux bébés. La preuve, moi aussi je pleure. Mais parce que je ne voulais pas qu’il me mette le moral à zéro.  Lorsque vous tentez de gérer une société, il y a déjà bien assez de choses qui sont susceptibles de vous faire pleurer. Je ne voulais pas d’un directeur des ventes pleurnichard à mes côtés.

Des moments comme ça, on en vit souvent dans le monde des affaires. Lorsque l’histoire tourne à la tragédie, lorsque la seule chose qui reste, c’est la peur de croupir au fond d’une prison froide alors qu’on est innocent.

Tout le monde pense qu’être entrepreneur, c’est ressembler à Larry Page.

Vous arrivez avec un truc vraiment très intelligent (une nouvelle façon de chercher l’information dans le monde) et les gens vous couvrent d’argent, vous parcourez les couloirs des bureaux en skateboard, vous imaginez la façon dont vous gagnerez de l’argent dans six mois, votre entreprise est introduite en Bourse, vous devenez riche et, FINALEMENT, vous êtes invité par Richard Branson sur son yacht et vous visitez son île privée.

Larry Page est un « entrepreneur aux mains propres ». C’est un être Humain. Avec un grand H.

Mais la plupart des autres êtres humains sont en bas de la chaîne.

Être entrepreneur, c’est un boulot qui vous salit les mains. Je suis un entrepreneur aux mains sales, et je le serai toujours.

Une autre société m’avait engagé pour que je fasse des sites Internet pour elle. C’était une maison de disques. Au moment de sortir de l’entretien, le gars (un employé du label) qui m’avait présenté à la maison de disque me dit : « Tu as fait ton effet gars, ça va être génial ! » Il était petit, en surpoids et avait écrit des chansons pour un chanteur pop célèbre.

Mais c’était devenu désormais une sorte d’esclave qui cherchait à aider ses deux enfants malades et une femme qui ne l’aimait pas.

« Une chose, continua-t-il, tu sais, ce gars, Josh, celui qui était assis près du directeur de la marque ?

Oui, répondis-je.

C’est le numéro 2 de la boîte. À chaque fois que tu conclues une affaire, tu dois lui graisser la patte. »

Je rétorquai que c’était ok. Je devais payer le salaire de 30 personnes. Je devais pouvoir me nourrir. J’allais bientôt être papa. Je pensais être une personne honnête.

Mais tous les jours, les circonstances peuvent vous mener sur un autre chemin et le monde est un vrai dédale. Un jour, pensai-je, je gagnerai de l’argent honnêtement.

Après une seconde d’hésitation, le gars poursuivit :

— « Et moi aussi tu me verseras de l’argent. »

J’acceptai une fois de plus.

Quelques semaines après, je fus invité à une fête organisée par la maison de disques. Je n’y suis pas allé. Plus tard, j’ai appris que certains rappeurs n’avaient pas aimé la façon dont Josh les avait regardés lors de la fête. Ils l’avaient jeté en bas des escaliers et l’avaient battu à coups de batte de baseball.

Je ne sais pas pourquoi ils avaient amené des battes de baseball à la fête, mais ils l’ont tant roué de coups qu’il a fini à l’hôpital avec un traumatisme crânien. La maison de disques l’a aidé à couvrir les frais. Je n’ai jamais eu à payer Josh pour un quelconque travail.

La drogue chez les adolescents est une affaire juteuse

Une autre fois, j’ai été impliqué dans les tractations d’un établissement psychiatrique pour adolescents. J’aidais les propriétaires à vendre cet établissement. Un jour, la femme du PDG a dû quitter une réunion.

L’un des adolescents de l’établissement avait déféqué et étalé ses selles sur le mur. La femme du PDG a été obligée de nettoyer. C’était son boulot (et si vous voulez conserver vos employés, ne les forcez jamais à enlever ce genre de choses sur les murs).

Une fois sa femme sortie de la pièce, le PDG a commencé à me raconter une histoire.

« Il y a cinq ans, je conduisais en plein blizzard, je m’étais perdu dans Rhode Island et j’essayais de revenir sur l’autoroute.

En même temps, je sniffais de la cocaïne. C’était une mauvaise période de ma vie. J’avais six enfants, mon ex-femme m’avait quitté pour un autre type et je dirigeais un établissement de désintoxication, moi qui sniffais de la cocaïne à longueur de journée.

Il y avait de la drogue partout dans la voiture, sur mon nez, partout. Et dehors, on aurait dit un blizzard de cocaïne.« 

J’étais le seul à écouter ses histoires. J’écoutais tout ce qu’il me disait. Je devais gagner de l’argent, je voulais vendre son établissement pour adolescents. Le pistolet était sur ma tempe, j’étais à genoux, mes yeux étaient fermés et les mots qui composaient ses histoires étaient comme des balles qui me transperçaient la tête.

« Soudain j’ai vu des lumières clignoter derrière moi. C’étaient les flics. Je me suis dit : ‘Ça y est, je vais de nouveau aller en prison et payer pour mes péchés.’

Le flic m’a accosté, il m’a demandé de baisser la vitre, il a vu la cocaïne partout dans la voiture, impossible de la cacher.

Ensuite, il a dit :Voilà ce qu’on va faire, je vais vous expliquer comment revenir sur l’autoroute, vous allez vous désintoxiquer et je ne veux plus entendre parler de vous.’

Et c’est ce que j’ai fait, a poursuivi le PDG. Je n’ai plus jamais touché à la coke, je n’en ai même jamais eu envie. Quelques semaines plus tard, j’ai appelé le poste de police de la ville dans laquelle j’avais été coincé, je voulais remercier le flic.

Ils n’avaient jamais entendu parler de cet officier de police. J’ai appelé les postes de police de toutes les villes aux alentours, j’ai appelé la police de l’Etat. Personne n’avait jamais entendu parler de cet officier de police. Un ange avait été envoyé pour me venir en aide. Et maintenant je vends la société et je vais être l’un des hommes les plus riches de ‘Rhode Island’. »

Tout en l’écoutant, je hochais la tête. Je répondis :

« C’était bien un ange« , pour faire écho à ses paroles. Personne ne faisait attention à ce que je disais. C’était comme si j’étais un magnétophone.

Ensuite il a poursuivi :

« Allez, on va regarder des vidéos sur [il a donné le nom d’un site Internet pornographique] avant le retour de ma femme. Ensuite j’effacerai tout de l’ordinateur. Elle n’en saura jamais rien.« 

Sur [site Internet pornographique], les gars tournent dans les quartiers pauvres en minibus, ils choisissent des filles au hasard, ils les paient pour avoir des rapports, filment leurs ébats, jettent le portefeuille des filles par la fenêtre du bus et s’en vont en rigolant tout en les regardant chercher leur bien à moitié nues.

Généralement ils abandonnent les filles nues dans un quartier encore plus mal famé. Ils ne leur donnent jamais l’argent promis pour les faveurs sexuelles. La vidéo se termine avec la fille qui crie et qui court après le van, et tous les gars rigolent.

Je pense que le PDG du centre de désintoxication voulait se masturber devant moi, mais fort heureusement ce ne fut pas le cas. Je ne l’aurais de toute façon pas laissé faire.

Nous avons regardé des vidéos jusqu’au retour de sa femme, elle portait des gants en caoutchouc. Quelques semaines plus tard, il a vendu sa société pour 41,5 millions de dollars, cash, à une entreprise publique à qui je l’avais présenté.

Je ne veux plus jamais lui parler.

C’est horrible de ne pas avoir d’argent. C’est horrible de ne pas avoir d’argent et perdre encore. C’est horrible d’avoir de l’argent et d’avoir peur en permanence de le perdre. C’est horrible d’avoir de l’argent et d’envier les personnes qui en ont plus que vous. C’est horrible d’avoir tellement d’argent qu’il vous est impossible d’envier qui que ce soit mais d’être quand même écœuré car vous avez fait tout cela pour rien.

Sans compter le fait que, pour gagner de l’argent, certaines choses peuvent être douloureuses. Traiter avec des personnes que je n’aime pas n’est pas mon fort, prétendre que je les apprécie, écouter leurs histoires, rire à leurs blagues.

Un jour Walter Mondale, ex vice-président des États-Unis, a dit : « Lorsque j’étais vice-président, tout le monde riait à mes blagues. Mais ensuite, ce ne fut plus le cas, je n’avais pas réalisé que le fait de redevenir anonyme m’avait ôté tout humour.«  C’est peut-être la chose la plus drôle qu’il n’ait jamais dite.

Rien de tout cela ne compte.

L’objectif ultime, c’est la liberté

Vient ensuite le bonheur. Le bonheur se combine à la liberté. Aujourd’hui, je sais que si je me concentre sur cet élément, je peux être un peu plus heureux qu’hier.

Je peux tendre vers cette liberté. Je peux regarder un film qui me fait rire. Je peux éviter toutes les personnes qui sont toxiques pour moi. Je peux être créatif.

Je peux être un peu plus heureux chaque jour. Et puis un jour j’aimerai tout le monde, même les personnes qui m’ont tordu jusqu’à me faire devenir le bretzel que je suis encore.

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James Altucher

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