Choisissez-vous

Garry Kasparov: « Lorsque vous devez survivre, vous pouvez découvrir beaucoup de choses sur vous-même »

garry kasparov
James Altucher
Ecrit par James Altucher

Yann BoutaricComme vous le savez peut-être, James Altucher anime depuis plus de 4 ans un podcast intitulé « The James Altucher Show » dans lequel il interviewe des personnalités aussi diverses que Gary Kasparov et Tim Ferriss, en passant par des entrepreneurs à succès dont la renommée est moins établie – mais qui ont des choses à dire, et dont on a toujours à apprendre.

Lundi dernier, vous avez pu lire la première partie de l’interview de Garry Kasparov, le plus grand champion d’échecs de l’Histoire.

Voici la suite de cette interview exclusive.

_______________

Garry Kasparov : « Lorsque vous devez survivre, vous pouvez découvrir beaucoup de choses sur vous-même »

James AltucherJames Altucher : Est-il vrai que Botvinnik a joué un match avec quelqu’un qui lui soufflait la fumée de sa cigarette dans la figure, pour s’entraîner ?

Garry Kasparov : Oui, c’était un joueur dans les années 40, 50 et début des années 60. À l’époque, on avait le droit de fumer dans la salle, et puis les spectateurs pouvaient s’exciter et devenir un peu bruyants. Cela faisait partie de la préparation de Botvinnik. Il voulait être préparé à toutes les surprises. On observe l’échiquier mais aussi tout l’environnement – or l’un des problèmes était que l’adversaire pouvait fumer. Il ne s’agissait pas seulement de fumer, mais aussi d’avoir de la musique très forte en arrière-plan. Il voulait créer autant de perturbations que possible tout au long du processus d’entraînement pour s’assurer qu’au moment crucial, quand il faut prendre la décision vitale qui pourrait décider de la partie voire du match dans son ensemble, il serait bien préparé et resterait imperturbable.

J.A. : Cela me rappelle ce que vous écrivez au sujet du match, dans votre dernier livre, Deep Thinking. Quand vous décrivez les parties, vous ne vous limitez pas à cela. Vous semblez décrire aussi tout ce qui entoure le match.

Lors de votre premier match de champion du monde contre Karpov, vous perdiez 4-0 5-0. Et puis, vous avez mis en place cette stratégie ingénieuse consistant à terminer chaque partie sur un score nul.

Comment avez-vous consciemment changé de cap, à ce stade ? Vous étiez jeune, 22 ans. Comment avez-vous consciemment changé de cap, et aviez-vous peur de ce qui allait se passer ? Qu’aviez-vous en tête à ce moment-là ?

G.K. : J’appellerais peut-être ça l’instinct de survie. On commence un match – j’avais en fait 21 ans quand j’ai commencé à jouer. Évidemment, j’étais très arrogant. J’étais convaincu que je devais gagner. À l’époque, j’étais sans doute au même niveau que Karpov mais être aussi bon que le champion du monde ne suffit pas : il faut battre le champion du monde. Et je manquais d’expérience, en matière de matchs de championnats du monde. L’atmosphère était différente. Il y a beaucoup de pression. Alors au début du match, j’ai très mal joué. En re-regardant les parties, plus tard, j’ai été horrifié par les erreurs que j’avais faites, parce que disons qu’à la sixième partie… J’aurais probablement gagné le match les yeux fermés en trouvant cette combinaison gagnante. Mais une fois devant l’échiquier, quand on a toute cette pression et qu’on envisage les différentes options… L’heure tourne, on fait erreur sur erreur. Et Karpov était très bon. Il était, on pourrait dire, plus propre. Il profitait de la moindre erreur – il sautait sur toutes les occasions. Et des erreurs, j’en faisais à droite et à gauche. Karpov était très bon pour les repérer et en profiter.

Après la partie 9, on était à 4-0 et je venais de réaliser que cela signifiait deux mauvaises journées supplémentaires, parce que le match se jouait –

J.A. : Jusqu’à 6 ?

G.K. : Oui, jusqu’à ce qu’un joueur gagne 6 parties. Alors que pouvais-je faire ? On peut monter au créneau, mourir en héros et peut-être gagner une partie de plus, mais je me suis dit… pourquoi ne pas laisser Karpov gagner ? Pourquoi me précipiter ? Pourquoi lui laisser des ouvertures ? Lorsque vous attaquez, vous offrez évidemment à votre adversaire plus d’occasions de représailles. Je pouvais jouer le match aussi longtemps que possible en finissant à égalité mais par la même occasion, j’apprenais – parce que c’est un exercice d’apprentissage. Je me suis dit, j’ai 21 ans, même si je perds aujourd’hui je reviendrai dans trois ans, et cette fois-ci j’aurai engrangé toute cette précieuse expérience. Donc je l’ai laissé gagner.

J.A. : C’est une stratégie inhabituelle à cette étape de votre carrière.

G.K. : Absolument.

J.A. : C’était la première fois que vous le faisiez.

G.K. : En fait, cela a permis de me forger le caractère. Une fois encore, tous les composants étaient là mais il nous faut à tous une épreuve. L’épreuve ultime. Vous voilà confronté à un défi insurmontable et la question est : comment affronter ce défi et survivre dans cette situation impossible ? Par la suite, cela m’a aidé à de nombreuses reprises parce que chaque fois que j’étais confronté à un défi, chaque fois que je me disais, c’est impossible à surmonter, je pensais : « Bon, qu’est-ce qui pourrait être pire que 5-0 ? » Si l’on examine les probabilités, mes chances de gagner le match, de survivre, étaient microscopiques.

J.A. : Tout à fait. Contre le champion du monde. Ce n’était pas n’importe quel joueur.

G.K. : 5-0 parce qu’en fin de compte, Karpov a gagné une partie de plus. Tout était perdu, tout simplement. Je ne connais pas les probabilités exactes, une chance sur un quadrillion. Mais j’ai survécu et j’ai le sentiment qu’au fil du match, je gagnais un peu en confiance et en capacités. On pouvait aussi sentir – parce que quand on passe autant de temps avec une personne juste en face de soi, de l’autre côté de l’échiquier, on peut sentir les réactions de son adversaire. Karpov commençait à devenir nerveux.

Nous avons commencé à jouer en septembre ; début octobre il était à 4-0. Octobre se termine et en novembre, finalement, à fin novembre, il était à 5-0. Puis en décembre, j’ai gagné un jeu, ensuite janvier et je suis encore là, il est encore là, et il devient de plus en plus nerveux. Les autorités soviétiques étaient assez contrariées.

J.A. : Parce qu’il les représentait, en quelque sorte.

G.K. : Également, nous jouions dans l’une des salles les plus importantes de l’Union soviétique, la salle des colonnes, au centre de Moscou. Ils ne s’attendaient pas à ce que le match dure aussi longtemps : la salle servait à d’autres cérémonies. Une fois, ils ont fermé la salle parce que le ministre de la Défense venait de mourir, il y avait une cérémonie. Et Karpov avait promis qu’il terminerait le match le jour d’après, la semaine d’après, mais ça durait encore et encore, et fin janvier, Karpov a perdu patience. Il est allé trop loin et j’ai gagné la partie 2, suite à quoi nous avons été virés de la salle des colonnes. Nous avons déménagé dans un hôtel de la banlieue de Moscou et j’ai gagné la troisième partie. On était donc encore à 5-3. Les probabilités penchaient probablement encore en faveur de Karpov. Mais considérant le fait qu’il n’avait pas pu gagner une seule partie en trois mois, il était nerveux.

J.A. : Combien de parties nulles consécutives est-ce que ça faisait ?

G.K. : Quarante. Nous avons joué pendant six mois. J’étais électrisé parce que, vous voyez, j’avais une chance. 5-3, ça fait encore beaucoup de chemin à parcourir, mais j’ai gagné deux parties de plus en une semaine, et Karpov semblait psychologiquement épuisé parce qu’il n’arrivait pas à comprendre comment diable il était encore là, comment moi j’étais encore là. Et il n’arrivait pas à gagner un match. Les autorités soviétiques ont décidé ensuite qu’il était temps d’arrêter tout ça, pour recommencer en septembre. Il y a eu beaucoup de manœuvres et de tractations. Je crois que j’étais au bord de la disqualification à cause de mes prises de positions. Je ne me taisais pas, je les critiquais. Mais là encore, j’ai eu de la chance. Rappelez-vous, j’ai dit que j’avais eu de la chance d’être né en Union soviétique et d’avoir eu toute l’attention dont j’avais besoin en tant que joueur de talent. À l’époque, on avait Gorbatchev, la Perestroïka.

En fin de compte, le complot pour défendre Karpov a échoué. Je me souviens qu’après avoir rencontré l’un des principaux dirigeants en août 1985, je suis revenu dans notre résidence à Moscou en disant : « Maman, excellente nouvelle. Je peux battre Karpov, ils me laissent gagner le match. » En d’autres termes : « Ce n’est pas à nous d’intervenir, jouez votre match. On verra qui gagne, c’est tout. »

J.A. : Ils vous ont dit ça en ces termes ?

G.K. : Oui – ce n’est plus dans l’intérêt du parti communiste. Nous sommes tous deux soviétiques. Karpov avait de nombreux soutiens, même en 1986 ; idem pour la revanche en 87 – grâce à des soutiens très profonds au KGB et parmi les dirigeants soviétiques. Mais j’étais déjà champion du monde après ma victoire en 85, et je pouvais me permettre plus de choses.

J.A. : Mais faire 40 parties nulles consécutives en face du gars qui était alors champion du monde, ce n’est pas non plus facile à faire. Comment atteignez-vous cet état d’esprit : « Bon, je ne vais pas me donner beaucoup de mal, je vais viser la partie nulle » ?

G.K.: Nous avons été prudents. Vous savez, je le redis, c’est une chose que l’on a en soi. Soit on peut le faire, soit non. Mais il faut survivre. Lorsque vous devez survivre, croyez-moi, vous pouvez découvrir beaucoup de choses que vous ignoriez sur vous-même.

J.A. : Qu’avez-vous découvert, alors ?

G.K. : J’ai découvert que je pouvais m’adapter. C’est une question d’évolution, vous savez. Les gens comprennent mal la théorie de l’évolution. Il ne s’agit pas de l’espèce la plus forte ou la plus intelligente, mais celle qui s’adapte le mieux au changement. Il faut donc s’adapter. Il n’y a pas d’autre choix – c’est ça ou mourir. Dans le cas qui nous occupe, on mourait en tant que joueur d’échecs. On ne gagnera pas le match ; on redescendra dans le classement. Et bien entendu, perdre six à zéro, c’est une blessure béante.

J.A. : C’est embarrassant ?

G.K. : Oui, embarrassant. Il faut donc défendre votre honneur de joueur d’échecs, vous devez défendre votre intégrité en tant qu’excellent joueur. Et il faut s’adapter, point à la ligne. C’est ce que j’ai fait. J’ai beaucoup appris sur moi-même et ma capacité d’adaptation, comme je l’ai dit. Je soulignerais aussi que deux ans plus tard, nous avons joué un autre match, le quatrième. Lors de la dernière partie – la partie 24, parce qu’il n’y avait plus de matchs illimités – Karpov me suivait d’un point. Il était à 11 et il devait gagner le dernier jeu. En cas d’égalité, le champion du monde conservait le titre. Et il a échoué, il a perdu. En 87, les rôles étaient inversés. J’avais du retard parce que j’avais commis de terribles erreurs lors de la partie 23 et j’avais perdu. J’avais un point de retard, je devais gagner la partie pour conserver le titre et j’y suis arrivé.

Une fois encore, c’était de la psychologie pure. Karpov et Moscou ont essayé d’attaquer. Il devait attaquer. Il a tout tenté mais je me suis défendu et, finalement, j’ai contre-attaqué et j’ai gagné. Cela dit, j’avais une stratégie complètement différente, je me suis dit : « Oh, c’est peut-être ma meilleure chance parce que le jeu peut durer jusqu’à dix semaines. » Une partie qu’il faut gagner, sans quoi vous perdez à nouveau tout ce que vous avez gagné au fil des ans. Karpov s’attend à ce qu’on se rue à l’attaque : dans ce cas, pourquoi ne pas jouer lentement ?

Et on continue comme ça, parce qu’il veut provoquer une crise et vous ne lui faites pas ce plaisir. Il cherchait à faire au plus simple ; il n’a échangé qu’une seule pièce et son positionnement empirait. Il a donc tenté de finir la partie sur un score nul : il n’essayait pas seulement de parvenir à la victoire, il essayait d’arriver au score nul, parce qu’alors vous devez faire des concessions étant donné que vous êtes sous pression. Il a fini par me donner une belle occasion de gagner. J’ai raté cette occasion, mais en fin de compte c’est lui qui a manqué sa chance. La partie a été ajournée ; c’était à 50%-50% en termes de chances de gagner. À nouveau, il a échoué à défendre une position qui était probablement défendable. La fin de partie s’est jouée à un point mais comme je l’ai dit, c’était défendable.

Je me rappelle que j’étais sur scène avec quelques minutes d’avance et puis Karpov est entré. J’ai vu son visage : je connaissais déjà ce regard, il ne pensait pas pouvoir sauver la partie.

Alors, voilà, il était fichu. C’était écrit sur son visage.

A propos de l'auteur

James Altucher

James Altucher

Laissez un commentaire