Economie et marchés financiers

Comment le milliardaire Steven Cohen a changé ma vie

Steven Cohen
James Altucher
Ecrit par James Altucher

Je voulais tout changer — en mieux. J’étais assis dans la salle d’attente devant le bureau de Steven Cohen (milliardaire et l’une des plus grosses fortunes en hedge fund au monde) et je savais que dans quelques minutes, ma vie allait changer.

De temps en temps, il arrive un moment où une personne, une seule, peut bouleverser toute votre existence et la rendre meilleure. Parfois, cette personne ne réalise même pas le pouvoir qu’elle a entre les mains. Sheila Nevins, productrice exécutive de toutes les émissions télévisées d’HBO sur les prostituées (et accessoirement à la tête de leur service de programmes familiaux), a eu autrefois un tel pouvoir sur moi. Elle regardait une vidéo de 45 mn puis tranchait : « oui » ou « non »… et toute ma vie s’en trouvait changée. On était en 1998. Elle a dit « non ».

Et nous voilà en 2004 : à l’époque, je tradais environ 27 millions de dollars que m’avaient alloués divers hedge funds et investisseurs. Mais il est difficile de construire une entreprise, si bien que je voulais passer au trading pour SCA Capital, le plus grand hedge fund au monde — qui appartenait donc à Steven Cohen. Steven Cohen était le meilleur investisseur de la planète ; les gens qui travaillaient pour lui pouvaient gagner des dizaines de millions de dollars par an, voire plus.

J’ai commencé par lui envoyer un e-mail. Je n’avais pas son adresse mail, alors j’ai tenté diverses combinaisons de stevecohen@sac.com, steve@sac.com, cohen@sac.com, etc. J’ai envoyé environ 30 e-mails à 30 combinaisons différentes. Pas de réponse. J’ai recommencé le mois suivant. Puis le mois d’après. Enfin, après une année de manœuvres, j’ai eu une réponse : « Quelle est votre adresse de messagerie instantanée ? » C’est ainsi que Steven Cohen — le meilleur investisseur au monde, avec 3 Mds$ de son propre argent placés dans SAC Capital — et moi avons commencé à échanger.

La rencontre

Je lui ai expliqué mon approche de l’investissement ; il a voulu me rencontrer. Quelques semaines plus tard, un service de voitures m’emmenait à Stamford, dans le Connecticut. Je n’ai pas le droit de conduire — surtout dans le Connecticut. Mais c’est une autre histoire.

J’ai attendu environ une demi-heure. Comme l’heure de clôture des marchés approchait, j’ai supposé qu’il était occupé. Des gens entraient et sortaient du bâtiment. Ils portaient tous des vestes en polaire affichant le logo SAC Capital. Ils formaient une grande famille. Ils s’aimaient tous. Je pouvais le voir. Je voulais faire partie de la famille, moi aussi. Pour pouvoir les aimer et qu’ils m’aiment en retour. Nous plaisanterions ensemble à l’heure du déjeuner. Peut-être que nous nous moquerions de Cohen en riant aux éclats, tout en regardant nerveusement autour de nous pour nous assurer qu’il n’était pas là. Nous ferions progressivement connaissance et, une fois que les barrières seraient tombées, peut-être qu’ils m’inviteraient à dîner pour rencontrer leur famille. « C’est le nouveau dont je t’ai parlé. Heureusement que Steven Cohen l’a embauché ! »

Enfin, quelqu’un est venu me chercher : « Il est prêt à vous recevoir. » Elle m’a amené vers une autre personne qui n’était pas Steven Cohen. Et cette personne m’a amené jusqu’au bureau de Steven Cohen. Son bureau avait la taille d’un petit terrain de rugby. J’avais entendu dire que Steven Cohen préférait être parmi ses traders — mais il s’agissait là de son bureau privé. S’il avait été le Dr. Strange des comics Marvel, la pièce aurait été connue sous le nom de Sanctum Sanctorum. Il était assis sur le canapé.

« Alors c’est le fameux éditorialiste de street.com ! » a-t-il dit. Je me suis assis en face de lui.

« Pourquoi voulez-vous faire du trading pour moi ? » a-t-il demandé.

« C’est difficile de trader, de lever des fonds et de gérer une entreprise, ai-je répondu. Je pense que ce serait économiquement beaucoup plus viable si je gérais de l’argent pour vous. »

« Vous avez absolument raison », a-t-il dit.

Nous avons passé ma stratégie en revue. Je lui ai donné un exemplaire de mon livre, Trade Like a Hedge Fund, qui venait de sortir. Ma stratégie de trading était assez similaire à la sienne : cherchez des schémas boursiers qui ont fonctionné sur les 5, 10 et même 50 dernières années. Si ces schémas se répètent, tradez-les.

« J’aime cette approche, a-t-il dit en me prenant le livre. J’aime observer l’histoire des marchés. »

Il s’est levé. La réunion était terminée, après 10 minutes d’échanges. En se levant, il m’a confié qu’il venait de vivre sa pire journée de trading en six mois. Il ne semblait pas vraiment perturbé. Ou du moins je ne l’ai pas remarqué. C’est très différent de la manière dont je réagis lorsque je vis ma pire journée de trading en six mois. Quand je vis ma pire journée de trading en six mois, tout mon entourage le sait. Cela se sent, littéralement. C’est ce qui sépare le plus grand trader de tous les temps d’un trader comme moi.

Nous nous sommes dirigés vers la sortie, marchant ensemble le long du couloir. « Faisons comme ça, a-t-il dit, dans les semaines qui viennent, envoyez-moi vos trades par messagerie instantanée avant de les passer. Nous verrons ainsi comment vont les choses en temps réel. »

Nous sommes sortis tous les deux. J’étais embarrassé, au cas où il verrait la Cadillac blanche sale qui m’avait amené sur place. Il entra dans sa voiture flambant neuve et me salua de la main. J’espérais un peu qu’il m’inviterait à dîner. Peut-être qu’il aurait pu me montrer sa collection d’art.

Je ne me souviens plus de la marque de sa voiture. Disons que c’était une BMW. J’ai été surpris que personne ne lui parle en chemin, alors même que nous avons croisé plusieurs personnes dans le couloir. Chez SAC Capital, on communique par télépathie. Pas besoin de « bonjour » ou de « au revoir ». Je suppose qu’ils se font aussi beaucoup de câlins mais pas devant des étrangers comme moi. Mais j’aurais bien voulu que Steve Cohen me prenne dans ses bras avant de monter dans sa voiture. « Ça va aller », m’aurait-il dit. Ça n’a pas été le cas.

La panne

Le lendemain, aux alentours de 9h29, avant de passer mon premier trade de la journée, je lui ai envoyé les détails. « Merci », a-t-il répondu. Je n’exagère rien : à ce stade, j’avais engrangé environ 50 trades consécutifs dans le vert. Nous étions en juin 2004 et je n’avais pas eu un seul mois de baisse depuis juillet 2003. Pas même une semaine de baisse. Jusqu’à ce trade.

Et les sept suivants.

J’étais complètement découragé. C’était comme avoir une « panne » lors d’une première fois, et devoir dire à la fille : « Ҫa ne m’était encore jamais arrivé. » Stevie Cohen était CETTE FILLE.

« Ne vous inquiétez pas, m’a envoyé Cohen. Détendez-vous. On n’a qu’à réessayer dans une heure. » Non, bon, d’accord, il n’a pas écrit ça. Il m’a écrit : « Ne vous inquiétez pas. Ça arrive. »

Au bout d’un moment, j’ai simplement arrêté de lui communiquer mes trades. Quelques jours plus tard, il m’a envoyé un message demandant : « où êtes-vous ??? », mais je n’ai pas répondu. J’avais honte.

Ce que j’ai retenu de l’expérience

A) Allez-y

Si vous voulez travailler pour quelqu’un, envoyez-lui un e-mail aujourd’hui.

B) Soyez tenace

Assurez-vous d’avoir quelque chose à dire — puis dites-le tous les mois, jusqu’à ce que vous ayez une réponse. À un moment donné, si vous offrez quelque chose de valeur, la personne répondra.

C) Faites des recherches

Je savais tout sur Cohen avant notre rencontre. J’avais planifié, préparé, fait des recherches — tout ce qu’il était possible de faire pour pouvoir quitter cette réunion en ayant accompli mon but : obtenir un suivi.

D) La règle de la personne unique

Votre bonheur ne doit jamais dépendre du « oui » ou du « non » d’une seule personne. Diversifiez les personnes assez importantes pour avoir ce genre d’influence dans votre vie.

E) Une mauvaise journée

Lorsqu’ils vivent une mauvaise journée, les professionnels laissent couler et gardent le même comportement émotionnel que durant les bonnes journées.

F) Restez dans le jeu

Ça, je ne l’ai pas fait. J’aurais dû continuer à envoyer mes trades à Steven Cohen. J’aurais dû rester dans le jeu d’une manière ou d’une autre. J’ai laissé la honte prendre la main.

Récemment, j’ai recontacté Cohen. Il avait des problèmes dans les médias. Son ex-femme était partout. Je lui ai dit que ses relations presse n’étaient pas correctement gérées. Je lui ai conseillé d’écrire un livre sur sa vie. Ce serait une lecture passionnante qui permettrait de rétablir la vérité. Je lui ai dit que je l’aiderais à l’écrire. Je m’imaginais en train d’échanger des high five avec lui autour d’un verre de vin, sourire aux lèvres, devant quelque célèbre Picasso de sa collection. Sa femme est d’origine hispanique. La mienne aussi ! High five !

Il m’a répondu et nous avons échangé pendant quelque temps. Je ne reproduirai pas ce qu’il m’a dit, pour des raisons de confidentialité. Mais finalement, il m’a dit : « Je ne pense pas que quiconque serait intéressé par un livre sur ma vie. »

Et là, j’ai fait une énorme erreur. J’ai répondu : « Votre bio serait le deuxième meilleur best-seller venant d’une personnalité financière après celle de Warren Buffett. »

Ne jamais, JAMAIS, sous-entendre qu’un milliardaire pourrait faire plus de ventes qu’un autre milliardaire.

Il ne m’a jamais répondu.

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James Altucher

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