Economie et marchés financiers

Tout ce que j’ai appris sur l’investissement, je l’ai appris en pleurant (1/2)

investissement-apprendre
James Altucher
Ecrit par James Altucher

Un jour d’automne 1998, mon courtier me téléphona pour me proposer d’acheter un titre. Je m’en souviens, il s’agissait d’Intel. INTC. Ce courtier gérait tout mon argent. Je lui ai répondu : « OK. »

Quelques minutes plus tard, il me rappela et me dit : « Vendez. » J’ai répondu : « OK. »

J’ai gagné 1 000 dollars.

Je ne pouvais pas y croire ! J’avais gagné 1 000 dollars en ce qu’il me semblait être moins d’une minute. J’avais l’impression de les avoir gagnés avant même de les posséder. C’était comme un enchantement.

À partir de ce moment, j’ai voulu acheter plus de titres. Je pensais être un génie parce que j’avais fondé une entreprise et l’avais revendue très chère.

Si je pouvais faire une chose intelligente, pourquoi pas tout ? J’avais même l’air intelligent ! J’avais les cheveux bouclés et je portais des lunettes. En plus, je jouais aux échecs. Et j’avais vendu une entreprise. Je devais donc être de facto un génie de la Bourse.

Avant cela, JE N’Y CONNAISSAIS RIEN en Bourse. J’avais une société de création de sites web qui employait principalement des peintres, des artistes et des graphistes.

Avant cela je travaillais sur la chaîne HBO où j’interviewais des prostituées ; et avant cela j’étais programmateur informatique.

Je lisais beaucoup de romans et j’écrivais beaucoup aussi. Je voulais être romancier. « Quand je serai grand. »

Mais j’ai commencé à acheter et à vendre des actions. Tous les jours. Matin, midi et soir. Je n’y connaissais toujours rien. La seule chose que je pensais savoir, c’était : je suis un génie et personne ne m’arrêtera.

La pensée positive est une drogue très dangereuse

Je me souviens, un matin, ma femme était chez le médecin à faire cette échographie où on peut découvrir le sexe de son enfant.

J’attendais dans le couloir, hurlant de joie parce que j’avais gagné un million de dollars, à nouveau, dans ce qui semblait être une machine à voyager dans le temps.

Rien d’autre ne m’intéressait. Ni le sexe du bébé. Ni l’achat d’une maison. Ni prendre un hélicoptère pour aller faire une partie de poker. Ni acheter une autre maison en bord de mer. Ni acheter des œuvres d’art.

Rien de tout cela ne m’intéressait. Tout ce que je voulais, c’était gagner encore plus d’argent.

Et puis, lorsque les titres Internet ont commencé à s’effondrer, j’ai doublé la mise et l’ai même triplée par la suite. Je n’arrêtais pas d’acheter plus d’actions. J’ai hypothéqué mon appartement. J’ai emprunté.

J’ai tout perdu.

Il ne me restait plus rien que le salaire que je percevais d’un fonds de capital-risque que j’avais créé. J’ai donc une nouvelle fois emprunté sur ma maison. Et pourquoi pas ? Ma femme me demandait : « Es-tu sûr de ce que tu fais ? C’est tout l’argent qu’il nous reste ! »

Je lui répondais : « Tu ne me fais pas confiance ? »

J’étais manipulateur, effrayant, sûr de moi et arrogant. Les gens m’arrêtaient dans la rue pour me demander des conseils boursiers, parce que j’avais l’air intelligent.

J’ai fini par découvrir quelque chose. Quelque chose qui s’est imposé à moi ce jour-là. Et encore aujourd’hui, 17 années plus tard, il me suffit d’y penser pour que cela se réveille en moi.

Je suis un imbécile. Peut-être pas le plus grand imbécile de la Terre, simplement complètement stupide.

Puis j’ai appris la honte. Les gens m’arrêtaient dans la rue pour me dire : « Hé, comment ça va ? » Et je leur répondais « Super ! » en essayant de m’esquiver le plus vite possible avant de me mettre à pleurer.

À cette époque, j’ai consulté une dizaine de psychiatres. Aucun n’a pu m’aider. Je me suis mis à la méditation mais au lieu d’une méditation calme, c’était de la « més-attention » violente. Rien ne parvenait à soulager ma panique et ma peur.

J’ai donc décidé d’apprendre. Voici comment j’ai procédé, étape par étape.

LIRE

J’ai lu environ 200 à 300 livres sur la Bourse. J’ai lu des livres écrits au XVIIIe siècle, au XIXe siècle, au XXe siècle et dans les années 2000 à propos des actions et des investisseurs que j’admirais.

À ceux qui le souhaitent, je peux fournir la liste de tous les livres que j’ai lus. Tous sont utiles mais je préfère les classer par catégories.

  • Histoire des marchés. Lorsque vous apprenez quelque chose, il est important d’apprendre l’histoire qui explique comment les gens ont fait pour se perfectionner.

Lorsque Bobby Fischer était jeune homme et qu’il n’était encore qu’un bon joueur d’échecs mais pas exceptionnel, il prit une année sabbatique et s’arrêta de jouer. Il avait 13 ou 14 ans, je ne me souviens plus très bien. Il étudia toutes les parties professionnelles disputées au XIXe siècle, soit pratiquement un siècle avant son époque.

Étudier l’histoire du jeu d’échecs lui permit d’atteindre l’excellence. Il trouva des perfectionnements dans pratiquement chaque partie jouée. Par conséquent, quand il recommença à jouer en professionnel, il remporta haut la main le championnat des États-Unis.

Comment y est-il parvenu ? En amenant tous ses adversaires à disputer ces parties vieilles de cent ans. Tous pensaient qu’ils allaient jouer des parties pépères à la mode du XIXe siècle… et c’est alors qu’il les écrasait.

Si vous jouez au tennis, vous pouvez comparer l’entraînement de Serena Williams et celui d’Arthur Ashe. Clairement, l’histoire de l’entraînement au tennis inclut un entraînement musculaire à un certain stade.

Comprendre l’histoire qui raconte comment un domaine s’est développé est la première étape essentielle pour le maîtriser. On trouve facilement une centaine de livres sur l’histoire des marchés qui valent la peine d’être lus.

  • Biographies. Des investisseurs comme Warren Buffett. Stevie Cohen. Bernard Baruch. Les magnats des chemins de fer du XIXe siècle. Joe Kennedy. Nassim Taleb. Michael Milken. Henry Kravis. John Rockefeller. Les magiciens de la Bourse, Victor Niederhoffer, Jim Cramer (et oui, ses Confessions of a Street Addict est l’un des meilleurs livres d’investissement jamais écrits). Au moins une cinquantaine de livres dans cette catégorie.
  • Livres stratégiques. Investissement dans la valeur, arbitrage sur obligations convertibles, trading sur options, arbitrage sur fusions, devises, PIPE (investissement privé dans le capital d’une société cotée), matières premières, arbitrage sur valeur relative, futures, stratégies pour situations spéciales (l’ouvrage de Joel Greenblatt, Vous pouvez être un génie de la Bourse est aujourd’hui devenu un classique). Et 50 autres livres encore.
  • Livres de finance grand public. Du Supermoney d’Adam Smith aux thrillers financiers de Paul Erdman et David Liss en passant par les livres de Michael Lewis comme Moneyball et Poker Menteur.

Pourquoi un livre de finance grand public ? Si vous lisez Supermoney d’Adam Smith, vous comprendrez. J’ai tellement aimé ce livre que j’ai proposé à l’éditeur Wiley de republier certains de ses autres livres.

  • Livres contrariens. En finance, il n’y a pas de certitude. Aucune. Si vous pensiez qu’Internet était une bulle en 1999, vous pourriez vous tromper de nouveau. Si vous pensez que Warren Buffett est un investisseur dans la valeur, il ne l’est pas. Ces sujets feront peut-être l’objet de futurs articles. Mais on trouve pléthore de livres qui étudient sérieusement toutes les sources de chacun de ces sujets et qui examinent en profondeur les deux faces de l’histoire.
  • Comptabilité. Pas seulement des livres de comptabilité – j’avoue, ils m’ennuient profondément. Mais il est important de comprendre les différences entre les diverses normes comptables, la comptabilité analytique, la comptabilité fiscale, etc. Mais ce que je voulais réellement comprendre, c’était la fraude. Comment pouvais-je repérer une fraude comme celle d’Enron ou de Worldcom ? (Ou, oserais-je le dire, celle d’AOL, qui a commis la même fraude que Worldcom mais à une autre époque et on l’a ignorée.)
  • L’histoire économique et les historiques des entreprises. Au final, le marché, c’est une histoire d’entreprises qui constituent ce marché. Lorsque vous achetez une action, vous devenez propriétaire de l’entreprise. Il est important de bien comprendre ce qu’est une entreprise, ce que sont l’offre et la demande, comment les entreprises passent de « bien » à « super », etc. J’ai étudié chaque tendance économique. Il faut tout lire : Jack Welch, comment Rockefeller a construit un monopole, comment Gates et Jobs ont créé l’industrie du PC – voilà de quoi sont faits les marchés.
  • La psychologie. C’est tellement pénible de perdre de l’argent sur un investissement boursier. Dans un emploi normal, vous obtenez un salaire à la fin du mois. Dans le trading, certains jours, vous gagnez de l’argent et d’autres jours vous en perdez.

Il s’agit d’une expérience psychologique totalement différente de celle qu’on nous apprend sur l’argent et comment le gagner. J’ai donc lu les livres de Brett Steenbarger, d’Ari Kiev (qui a inspiré le personnage de Maggie Schiff dans la série Bilions), et j’ai lu les articles de Flavia Cymbalista et d’autres.

Je pourrais peut-être décliner ces catégories en sous-catégories mais je pense plutôt vous proposer la bibliographie entière de ce que j’ai lu à une époque et de ce que je lis depuis.

La lecture m’a-t-elle donné toutes les connaissances nécessaires ?

Non, peut-être 5%. Mais on ne peut pas faire démarrer une voiture sans tourner la clé de contact. Lire plus de 200 livres était la clé de contact. Puis il m’a fallu passer les vitesses.

Je lis encore plusieurs livres par mois sur la finance, l’investissement et l’histoire des industries. Le dernier en date est l’excellent livre de Michael Lewis, The Undoing Project. Je suis sur le point de me plonger dans les livres d’Ed Thorp.

LOGICIELS

J’ai écrit des logiciels. J’ai acquis des milliards de données sur les marchés. J’ai acheté des tonnes de données, chaque seconde de trading depuis 1945 sur chaque titre.

J’ai écrit peut-être un million de lignes de logiciel en cinq ans. J’ai rentré toutes les données. Le logiciel que j’ai conçu m’a aidé à trouver des schémas récurrents et j’en ai étudié de toutes sortes. Par exemple :

  • SI une entreprise a gagné beaucoup d’argent, n’a aucune dette et s’échange à un prix faible, ALORS où va-t-elle être une année plus tard ? Le résultat est-il statistiquement significatif ?
  • SI le marché est en baisse de 1% entre un jour et quatre jours d’affilée, ALORS qu’arrivera-t-il le 5e jour ?
  • SI le marché perd 2% de 9h30 à 15h30, ALORS que va sans doute faire le titre Microsoft entre 15h30 et 16h ?

J’ai trouvé des centaines de schémas récurrents qui semblaient donner lieu à des trades statistiquement significatifs et qui fonctionnaient.

À l’époque, certains trades étaient littéralement des distributeurs automatiques de billets.

Schéma n°1 : Il s’agissait de mon trade évident, de l’argent frais qui rentrait dans mon compte en banque dès 10h chaque matin.

SI le Nasdaq 100 (un indice des 100 meilleures entreprises du Nasdaq) ouvrait à 9h30 entre 0,4% et 0,6% plus haut que la veille, ALORS il revenait TOUJOURS à 0% à 10h.

Mais le jour où j’ai dévoilé ce schéma, il cessa IMMÉDIATEMENT de fonctionner. Il ne devint rien de plus qu’une question de chance.

Schéma n°2 : Si une action déclare faillite, elle est arrêtée. Dès l’annonce de sa faillite, elle vaut 0 dollar. Puis elle ré-ouvre. Contre toute logique, il faut ACHETER à la seconde où elle ouvre. Vendez-la dans un temps qui va de quelques minutes à 24 heures. Ce schéma fonctionnait quasiment à 100%. De bons exemples ? Enron et Worldcom.

Plusieurs années plus tard, en 2009, j’étais à la salle de sport et un type vient me serrer la main. Je lui ai demandé : « Je vous connais ? »

Il m’a répondu : « Vous ne me connaissez pas mais je voulais vous remercier. GM vient de se déclarer en faillite et j’ai mis en œuvre votre trade ʺspécial failliteʺ et j’ai quasiment doublé mon argent en quelques minutes. Donc merci ! »

Ma petite-amie était avec moi à cette époque et elle était très impressionnée ! Même si j’ai regretté ne pas avoir réalisé mon propre trade cette fois-là.

Quoi qu’il en soit, j’avais trouvé plus d’une centaine de schémas comme celui-là et j’en trouvais de nouveaux chaque jour.

Un jour, j’ai rendu visite à Stevie Cohen, le grand gestionnaire de hedge fund, un héros à mes yeux. Je voulais travailler pour lui et je lui montrais mes schémas. Il était fasciné et m’a dit : « Tu dois travailler pour moi. On peut t’aider à les améliorer encore. »

J’étais si heureux. Nous sommes sortis de son bureau ensemble. Tout le monde portait la célèbre veste en laine polaire avec inscrit dessus SAC (= « Steve A. Cohen »).

Il se montrait très enjoué et nous parlions de choses et d’autres. Lorsque nous sommes parvenus devant sa voiture, je lui ai demandé comment s’était passée sa journée de trading.

Il est entré dans sa voiture en me disant : « Ça a été la pire journée de l’année. » Puis il a fermé la porte et est parti. Ça c’était un pro.

Comment j’ai fini par ne plus travailler pour lui est une autre histoire.

MENTORS

Je discutais avec toutes les personnes que je pouvais. J’écrivais aussi (et travaillais) pour Victor Niederhoffer puis Jim Cramer. J’ai discuté avec beaucoup d’autres gestionnaires de hedge funds.

C’est une chose de lire. C’en est une autre d’écrire un logiciel. C’est encore autre chose de FAIRE. Je voulais discuter avec beaucoup de gens qui FAISAIENT.

PAIRS

J’ai rejoint tous les réseaux sociaux et forums de traders et d’investisseurs. Je voulais apprendre ce qu’ils faisaient.

Si vous apprenez ce que font les autres, vous pouvez décider si vous devez faire le contraire. Parfois il y a des périodes où LA PLUPART des gens se trompent COMPLÈTEMENT. C’est là que l’on gagne de l’argent.

Vendredi, je continuerai cet article en me focalisant sur le plus important : FAIRE.

A propos de l'auteur

James Altucher

James Altucher

Laissez un commentaire